1. Contexte général
Le Forum du Rotary sur l’avenir des organisations internationales, organisé à la Maison de l’UNESCO par le District 1660, a réuni des Rotariens de 35 pays, des représentants d’ONG, de la diplomatie, du monde académique et de la jeunesse. Placé sous le thème « Agir localement, pour un impact international – Le laboratoire des idées du monde », il visait à réfléchir au futur du multilatéralisme, à la place des ONG et au rôle du Rotary dans ce paysage.
Le président Mamadou Camara (Rotary Club Paris) a ouvert la journée en remerciant les participants pour leur engagement et en rappelant que toute action rotarienne, locale ou internationale, est au service d’une même cause : la paix. Un Livre blanc sera élaboré à partir des contributions recueillies durant le forum afin de nourrir le dialogue avec les grandes organisations internationales.
2. Messages clés du Rotary International
Le Président du Rotary International, Francesco Arezzo, a rappelé que le Rotary est présent dans près de 200 pays, avec 35 pays représentés ce jour-là à l’UNESCO. Il a invité à créer des « clubs fous » : engagés, passionnés, ouverts, tournés vers le service et non vers l’entre-soi d’un « vieux club d’hommes d’affaires âgés ». Cela suppose d’accepter le changement, d’écouter les jeunes et de leur donner une véritable place dans la conception et la conduite des actions.
Il a insisté sur la nature apolitique du Rotary, messager de paix dans les cités et dans le monde, et sur son rôle de partenaire historique des grandes organisations internationales. L’éducation a été présentée comme un levier fondamental pour répondre aux crises contemporaines, à l’image de la lutte contre la polio qui illustre la capacité d’« agir localement pour des objectifs globaux ». Les clubs sont encouragés à s’adapter, à développer des partenariats avec l’éducation, les sciences et la culture, et à penser leurs projets dans la perspective des objectifs de développement durable.
3. Démocratie, valeurs rotariennes et multilatéralisme
Le Vice-Président du Rotary International est revenu sur l’histoire de la démocratie, la vision européenne et la proximité entre valeurs démocratiques et valeurs rotariennes, notamment via la règle des quatre questions (vérité, équité, bonne volonté, utilité). Les interventions ont souligné que les actions du Rotary sont universelles et porteuses de paix, à rebours d’une image fermée ou élitiste. Le forum a insisté sur la nécessité d’ouvrir davantage les clubs à la diversité (jeunes, femmes, nouveaux profils professionnels) et de jouer pleinement le rôle de laboratoire d’idées au service du bien commun.
4. Santé mondiale et préparation aux crises
La première table ronde, consacrée à la santé mondiale, a mis en lumière le passage nécessaire d’une logique de simple gestion à une véritable préparation aux crises. Les intervenants ont rappelé que les quatre grandes pandémies du siècle dernier, ainsi que celles de 2009 et 2020, montrent qu’une nouvelle pandémie dans les dix prochaines années est probable. La Covid-19 a constitué un tournant, révélant le manque de préparation des systèmes de santé et l’importance de coordonner la distribution des vaccins à l’échelle mondiale.
Les acteurs de santé ont souligné la nécessité de détecter plus tôt les crises, de mieux partager
les données et de développer des signaux d’alerte (par exemple la surveillance des eaux usées, quasi inexistante avant la pandémie). L’intelligence artificielle a été au cœur des débats : outil puissant pour analyser les signaux faibles, mais aussi source d’interrogations éthiques. La question de la capacité de produire des vaccins de manière autonome, notamment sur le continent africain, a été évoquée comme un enjeu de souveraineté sanitaire et de justice globale.
5. Éducation, révolution numérique et jeunesse
Un axe majeur du forum a porté sur l’éducation, droit fondamental et bien public au cœur de la mission de l’UNESCO. Il a été rappelé que l’éducation est un pilier de la paix, du développement durable et de la dignité humaine, fondée sur les principes d’égalité et de non-discrimination. Dans le même temps, la situation demeure alarmante : six enfants sur dix ne savent pas lire ou comprendre un texte simple, et il manquera 44 millions d’enseignants d’ici 2030, alors que de nombreux pays (Liban, Jordanie, Haïti, etc.) n’offrent qu’une éducation d’urgence à leurs enfants.
Les intervenants ont insisté sur la très forte rentabilité de l’investissement éducatif : 1 euro investi peut générer jusqu’à 20 euros de retombées, et pour les filles, chaque dollar investi peut en rapporter jusqu’à trois, tout en réduisant les inégalités. La transformation numérique constitue à la fois une promesse et un risque : promesse d’un meilleur accès au savoir et à la culture, mais risque de fractures accrues, de désinformation et de harcèlement en ligne. Un médecin iranien a notamment évoqué trois dimensions : le numérique comme promesse et fracture, l’IA comme facteur de transformation profonde de nombreuses professions, et la nécessité d’une éducation collective et coopérative pour soutenir les systèmes éducatifs fragilisés.
L’UNESCO, décrite comme « maison de la conscience morale de l’ONU et laboratoire des idées du monde », a rappelé que la digitalisation n’est pas neutre et doit être encadrée par une éthique exigeante. Le rôle irremplaçable des enseignants a été réaffirmé : aucune technologie ne peut se substituer à l’interaction humaine, à la confiance et à l’attention portée aux élèves. La Journée internationale de l’apprentissage numérique, le 19 mars, promeut ainsi un apprentissage numérique volontaire, équitable et humain.
Les représentants de la jeunesse ont insisté sur leurs priorités (santé, paix, climat, numérique), sur leur volonté d’être connectés, entendus et respectés, et sur la nécessité qu’on leur donne de vraies opportunités d’essayer leurs idées. Ils ont souligné les défis posés par l’IA (droit à l’image, contenus générés artificiellement, difficulté des enseignants à distinguer le vrai du faux) et ont appelé à un accompagnement éducatif pour un usage éclairé des technologies.
6. Paix, droit international et rôle des ONG
Une autre séquence du forum a été consacrée à la paix, au droit international et au rôle des ONG. Des juristes, diplomates, responsables religieux et militaires ont débattu de la tension entre la force du droit et la loi du plus fort, du rôle du Conseil de sécurité de l’ONU et des défis du multilatéralisme contemporain. L’ambassadrice du Pakistan a rappelé combien les pays de taille moyenne ou vulnérables ont besoin d’institutions multilatérales solides et de traités respectés pour garantir leur sécurité, citant notamment la situation en Palestine et les tensions régionales.
La question de l’eau, des ressources et du droit de la mer (convention de 1982) a également été abordée, ainsi que les enjeux de désalinisation, de technologies et de coûts. Les intervenants ont insisté sur le fait que les ONG, même les plus modestes, jouent un rôle crucial dans la construction de la paix, le soutien aux populations et le développement des consciences, dans un contexte où l’on compte environ 40 millions de réfugiés et où de nombreux pays sont fragilisés par la pauvreté et l’instabilité.
Les débats ont également touché à la place des femmes, à la participation citoyenne, à la voix du
« Sud global » et à la nécessité de mieux coordonner philanthropie, fondations, acteurs publics et privés. La prochaine présidence française du G7 et la réflexion sur une alliance de puissances moyennes ont été mentionnées comme une opportunité pour repenser les financements et l’impact réel des politiques de développement.
7. Jeunes, emploi et nouvelles formes d’engagement
Le forum a largement abordé la question du chômage des jeunes, des NEET (plus d’un milliard de jeunes dans le monde) et de leurs conséquences sur la stabilité des sociétés. Les intervenants ont souligné qu’une jeunesse massivement au chômage est un facteur majeur de fragilisation et de tensions, ce qui rend difficile la construction d’une paix durable. Dans ce contexte, le Rotary a été identifié comme une ONG ayant la capacité de s’engager davantage sur l’employabilité des jeunes, à l’image de son action coordonnée contre la polio : mentorat, orientation, soutien à l’entrepreneuriat, ouverture aux secteurs porteurs et aux nouvelles technologies.
La société numérique, l’instantanéité de l’information et la défiance envers certaines institutions poussent les jeunes vers de nouvelles formes d’engagement (ONG, collectifs locaux, actions ciblées) plutôt que vers les formes traditionnelles. Les participants ont souligné que le multilatéralisme doit intégrer ces nouvelles pratiques, et que les ONG et organisations internationales doivent offrir des espaces de co-construction et de participation réelle aux jeunes générations.
8. Clôture et perspectives pour le Rotary
En conclusion, Mamadou Camara a rappelé que toute action rotarienne, locale ou internationale, participe d’une même ambition : la paix. Il a invité les clubs à s’emparer du futur Livre blanc comme d’un outil de travail, à le nourrir de propositions concrètes et à le traduire en projets. Cyril Noirtel a insisté sur la nécessité de faire de ce forum une véritable plateforme d’action, avec des prolongements possibles, notamment à Strasbourg et auprès des institutions européennes, et une écoute renforcée des jeunes générations.
Francesco Arezzo a enfin souligné que les ONG elles-mêmes sont en crise et doivent évoluer avec la société pour continuer à œuvrer efficacement. Les actions locales et internationales sont étroitement liées : on ne peut construire la paix sans éducation, ni agir pour le développement sans associer les populations concernées. Le message final adressé aux Rotariens est clair : le plus important est de servir avec la diversité et la richesse de nos parcours, pour renforcer à la fois la légitimité et l’impact du Rotary dans un multilatéralisme en profonde mutation.